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Le contrôleur

Quand le contrôleur est monté dans l’autobus, nous n’étions plus que cinq ou six passagers et déjà il faisait nuit. Depuis longtemps nous avions quitté les embouteillages du centre ville. L’autobus filait en cahotant dans les rues étroites de la cité Las Planas qui coiffe la colline. De grands immeubles blancs du haut desquels, en été, on voit la mer. Mais nous approchions de Noēl, l’obscurité s’insinuait partout depuis quatre heures de l’après-midi, et notre autobus était si vieux qu’aux cahots de la route on craignait qu’il se disloque, si bien que le contrôleur devait s’accrocher des deux mains aux rampes de nickel pour ne pas perdre l’équilibre. Pourtant il vint vers moi. Son regard s’était fixé sur moi aussitôt qu’il était monté à bord. Peut-être me reconnaissait-il. Peut-être des portraits de moi étaient-ils affichés dans les commissariats de police comme ceux des criminels. Je fus pris d’un doute. Il fallait que je me sois endormi. Je m’empressai d’exhiber mon ticket mais il me le rendit aussitôt sans cesser de me dévisager. Je voyais qu’il hésitait, puis il dit:
— Qu’allez-vous faire là-haut?
Sa question était improbable et totalement inadaptée. À un autre moment je lui aurais répondu que cela ne le regardait pas, mais peut-être avais-je envie de parler de l’endroit où j’allais. Personne jusque-là ne m’avait donné l’occasion de le faire. Depuis combien d'années effectuais-je le même trajet, semaine après semaine, et maintenant j’étais vieux. J'essayai de lui répondre de manière précise. Ce n’était pas le moment de tomber dans le sentimentalisme. Je dis:
— Je vais enseigner la lecture à des enfants. Ce sont de pauvres enfants, voyez-vous. Ils vivent dans un foyer de ce qu’on appelait autrefois l’assistance publique, et le soir est toujours un moment difficile pour eux. Alors je leur raconte des histoires, je leur lis des poèmes, je leur chante des chansons anciennes, et je leur montre des mots tirés de ces chansons.
Il m’avait écouté en hochant la tête. Il dit:
— C’est bien ce que je pensais. On m’a parlé de vous, et des enfants, bien sûr. Je n’étais pas certain que vous existiez vraiment. Mais, ce soir, je dois vous rappeler que cet autobus sera le dernier sur la ligne. Il fera demi-tour au plus haut de la cité et, si vous ne l’attrapez pas, il vous faudra redescendre à pied.
Je ne me souviens plus comment, ce soir-là, s’est passée ma visite, seulement qu’ensuite, quand je suis redescendu, il faisait froid et que parfois j’apercevais un éclat de mer sous les nuages lourds, au bout des rues.

(4 décembre 2019)

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