À partir de ce jour, je suis retourné chez lui chaque après-midi. J’arrivais après l’heure de sa sieste et je restais jusqu'à celle du soir où l’infirmière lui faisait sa seconde visite. J'échangeais quelques mots avec elle, les plus indispensables, puis je m'en allais.
Maintenant, il ne me recevait plus dans son salon mais sur le balcon de sa chambre. Nous avions essuyé, au début de l’automne, des orages et des pluies d’une violence à laquelle nous n'étions pas habitués. Les rues, les parkings, les caves avaient été inondées. Des voitures emportées. Pendant des semaines, nous avions vécu dans une obscurité de forêt tropicale qui confondait les jours avec les rêves de nos nuits, et puis soudain le soleil était revenu et jamais, à l’inverse, le ciel n’avait paru si bleu, jamais l’air n’avait été si limpide.
Je me souviens de ces après-midi passés sur son balcon. Bien sûr, assis seul en face de lui, l’idée du drame qui avait marqué mon destin avant même que je naisse ne pouvait pas manquer d’occuper mon esprit. Mais j’avais décidé de ne pas revenir sur le sujet, d’abord parce que je ne voulais pas faire souffrir le vieil homme en ranimant un passé douloureux, mais aussi parce que je croyais tout savoir. En plus des articles de presse, un roman avait été écrit, inspiré par le fait divers, puis ce roman avait été traduit dans plusieurs langues, puis il avait été adapté au cinéma. Et les commentaires, les analyses n’avaient pas manqué. Tout avait été dit de ce qui pouvait l'être sur ce crime affreux dont mon pauvre père s’était rendu coupable, et qui apparaissait comme un acte gratuit, un geste d’égarement. À présent, pour le peu de jours qui lui restaient à vivre, je préférais interroger mon oncle sur les bons moments de son histoire. Et, dans ces bons moments, mon père avait sa place.
Il ne cessait de me répéter: “Ton père était un homme honnête et droit, tu comprends, mon fils?
— Je sais, mon oncle”, lui répondais-je.
J’avais largement dépassé la soixantaine et il continuait de m’appeler “mon petit” ou “mon fils” alors que je n’étais ni l’un ni l’autre.
Je disais: “Parle-moi de ma tante!” Je savais qu’il aimait parler de sa femme.
Il me répondait: “Tu sais, je t’ai dit qu’Arlette et Lucie étaient comme deux sœurs? Elles allaient partout ensemble. Elles étaient inséparables. Quand on voulait en serrer une, pour un baiser, il fallait d’abord éloigner l’autre par quelque stratagème. Et ce n’était pas facile. Elles riaient, elles s’amusaient de nous. Et c’est ton père le premier qui avait rencontré Arlette. dans l’autobus qui allait de Belcourt, où nous habitions, à Hussein-Dey où Arlette habitait chez ton grand-père Lucien, le maréchal-ferrant. C'était la plus belle fille du monde, ta mère. Un jour, Antoine lui a demandé si elle avait déjà eu un amoureux. C'était une question qu’un homme honnête posait à cette époque, aujourd'hui on ne le ferait pas. Elle lui a répondu que non, jamais, mais elle a ajouté qu’elle devait lui raconter quelque chose qu’il devait savoir. Et Antoine l’a écoutée. À l’époque, elle travaillait comme dactylo dans les bureaux d’Air liquide, qui se trouvaient à La Glacière, un quartier au nord d’Hussein-Dey, du côté d’El Harrach. Elle avait tout juste dix-huit ans. Et, de l’autre côté de la rue, il y avait un immeuble occupé par les bureaux du commandement de l’armée américaine. C’était un an ou deux peut-être après le débarquement. Et par la fenêtre de son bureau, elle apercevait un soldat en uniforme, derrière sa fenêtre, qui était occupé comme elle à remplir des papiers, et qui parfois lui souriait. Il arrivait que leurs regards se croisent derrière les fenêtres, et il lui souriait. Et elle devait bien lui sourire elle aussi, j’imagine. De loin, avec la lumière du dehors, il était impossible à l’Américain de voir qu’elle rougissait. Puis elle tournait la tête, elle baissait les yeux et elle se remettait au travail. Quelle chaleur il pouvait faire! On voyait des films américains au cinéma, des films en noir et blanc qui montraient des villes du Sud qui ressemblaient à la nôtre, avec des stores à lattes aux fenêtres et aux plafonds des ventilateurs à longues palles qui brassaient la chaleur. Et des semaines et des mois sont passés ainsi, sans qu’Arlette et son militaire se voient autrement, sans qu’ils se rencontrent sur les trottoirs, à l’entrée des immeubles, sans qu’ils se parlent une seule fois, pas même au téléphone. Jusqu’au jour où celui-ci est entré dans son bureau, au troisième étage, vêtu de son bel uniforme, avec son képi dans une main et dans l’autre un album de dessin qu’il lui a offert. Et, sans rien lui demander en retour, et sans attendre aucune réponse, il était reparti. C’était ainsi du moins qu’elle racontait la chose. Et, dans cet album, quand elle l’a ouvert, toutes les pages étaient remplies de croquis qui la montraient. Elle s’est vue telle que ce soldat l’avait observée, dans toutes les expressions de son visage, les mouvements de sa nuque, sa façon de refaire sa coiffure, les gestes de ses mains, dans toutes les attitudes qu’il avait surprises, un jour après l’autre, à travers les vitres des fenêtres. Avec la lumière du dehors, qui écrasait la rue, je me demande comment il faisait pour la voir. Aujourd’hui, cela me paraît impossible. Dans cette histoire, je ne vois plus que la lumière du dehors et l’éclat des vitres au soleil. Non, je vois aussi le visage de ta mère et celui de Lucie, quand elles se tenaient par le bras pour marcher, qu’elles balançaient la tête et qu’elles riaient ensemble. Je te raconte cette histoire, mon petit, pour que tu comprennes qui était ta mère, comme elle était jolie et comme elle était loyale. Et après le drame qui est arrivé, que voulais-tu que je fasse? C’est moi le premier qui lui ai conseillé de partir à Paris.”
J’avais baissé la tête. Alors, j’ai dit, mais pas assez fort je crois pour qu’il l’entende: “Et tu lui as envoyé de l’argent, mois après mois, pendant combien d’années?”
Lui, un bras appuyé sur la rambarde du balcon, il regardait ailleurs. Le dôme de l’église Jeanne d’Arc dans le ciel de la rue Puget.
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