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Articles

Figure de pierre

Edmond traverse le jardin qu’il commence à connaître, dans les allées duquel il sait à présent où il faut baisser la tête pour passer sous les branches où de gros oiseaux vous regardent, qui semblent assis. Il franchit le portail qui se referme derrière lui et de nouveau sorti sur le trottoir de la rue de Malte, il retrouve la flaque d’eau qui se glisse sournoisement sous le rideau métallique d’un magasin situé à l’angle de la rue. Et, cette fois, il sourit de la voir, il serait prêt à lui parler, comme il arrive qu’on fasse avec un animal familier: “Mais tu as vu l’heure qu’il est? Tu t’en vas où ainsi? Non, ne t'approche pas, pas question que tu t’accroches à mes chaussures, tu vois, elles sont neuves, je ne veux pas les mouiller. Maïa était charmante, je t’assure, elle a beaucoup dansé et demain je travaille de bonne heure, il est temps que je rentre”, quand soudain une haute silhouette se dégage de l’ombre et une voix lui dit: — Elle vous intrigue. Vous êtes curieux de l’eau. V...
Articles récents

Les yeux gris

Edmond raccompagne Maïa chez elle, rue de Malte. Nous sommes au milieu de l’hiver. C’est une jeune habitude. Après le réveillon de Noël, Iliazd Mirevelt lui a dit: — Maïa a été heureuse de vous rencontrer, elle vous trouve sympathique. Vous aurez compris qu’elle sort beaucoup, pas toujours en très bonne compagnie. Je crois comprendre qu’elle accepterait que vous l'accompagniez quelquefois. Cela me conviendrait assez. Je vous donne son numéro de téléphone, à vous de vous montrer convaincant. Et c’est donc arrivé deux ou trois fois déjà, qu’Edmond l’accompagne dans des soirées où elle va, et dont il la ramène à des heures et dans des états à peu près décents. Les amis de Maïa, quand ils le voient arriver avec elle, portent sur lui des regards dédaigneux, comme ceux qu’ils adresseraient à un chauffeur ou un garde du corps qui sortirait de son rôle, et Edmond y répond en se tenant à l'écart pendant toute la soirée. De loin, il la regarde danser, il la regarde boire et flirter, et q...

Au Broc

“La maison que tu n’as pas connue… — Oui, je l’ai connue, tu m’y as emmené une fois, d’ailleurs j’en garde des photos. — Oui, mais elle était fermée. Personne n’y habitait plus. — Au bout d’un chemin que nous avons fait à pied. Que tu faisais à pied, m’as-tu dit, quand tu étais enfant. — Les enfants de cette famille, pour aller à l’école, faisaient le même chemin à pied, matin et soir, en toute saison. J'allais parfois les y rejoindre. Pour passer une journée avec eux. — Au village, votre école était au rez-de-chaussée du bâtiment de la mairie. Une classe unique. Et les jours d’école, à midi, tu montais à l’étage où vous aviez votre logement de fonction. — Ma mère avait préparé le repas, d'autres enfants rentraient chez eux, tandis que ceux de cette famille mangeaient dans la classe ce qu’ils avaient apporté.  — Le maître était ton père et tu étais chez toi. — En classe, Sylvie et moi étions assises à la même table. Je poussais une règle au milieu de la table pour marquer la fr...

Google Lens et la psychanalyse

Dans la salle d’attente d’un psychanalyste, il faut toujours qu’il y ait une fenêtre qui ouvre sur une cour, et que, dans cette cour, il y ait de beaux arbres que l’analysant, debout devant la fenêtre, cherche à identifier. Maintenant, avec Google Lens, c’est facile: il suffit de photographier les arbres en question puis de soumettre leurs photos à l’examen du robot: celui-ci ne manquera pas de les reconnaître et de vous donner leurs noms, tandis que, jusque là, des siècles pouvaient s’écouler sans que les mêmes arbres innommés cessent de hanter vos rêves. >  Version linéaire

L'écriture et l'IA

1 - Une soirée avec Nora Il y a cinq ans, jour pour jour, j'étais avec Nora. Mon agenda électronique indique son nom à cette date, et je voudrais reconstituer le déroulement de cette soirée avec elle. Nora n’habitait pas à Nice, elle était venue pour me retrouver et le lendemain elle est repartie pour Zurich où elle habitait avec son mari et leurs enfants. C’est la dernière fois que je l’ai vue. Six mois plus tard, elle était morte sans que je l'aie revue. Raison pour laquelle ce rendez-vous est important pour moi, raison pour laquelle je voudrais en reconstituer tous les détails. Sommes-nous allés au cinéma? En sortant du cinéma, avons-nous dîné dans un restaurant et lequel? En revenant chez moi, ai-je songé à l’embrasser sous l’unique réverbère de ma rue? Impossible de m'en souvenir. Après tant d’années, c'était notre dernière fois, et voilà que le souvenir m'échappe, que je l’ai perdu alors que j’aurais tellement voulu l’emporter dans la tombe. Et comme elle est ...

Les Visages du Monde

Le monde montre un nombre infini de visages, mais il ne nous en montre jamais qu'un seul à la fois. Un "visage du monde" (VdM) peut être visuel, sonore ou textuel. Vous pouvez dire que tel roman de Georges Simenon ou d'un autre auteur donne, dans son entier, un VdM, mais vous pouvez dire aussi que, dans ce roman, un VdM apparaît soudain au détour d'un paragraphe, dans tel chapitre. Pareil pour un poème, ou pour une œuvre musicale, ou pour un film. Dans la conscience de celui qui le voit, un VdM est seul, il remplace tous les autres, il les occulte, il les fait oublier, ce qui veut dire qu'à cet instant il est tout le visage du monde, ou le visage du monde tout entier. Une œuvre d'art montre un VdM qui est l'invention de l'artiste — invention étant entendu ici au sens de découverte, comme quand on parle d'invention de la Vraie Croix. Ce qui veut dire que ce VdM est une invention de l'artiste, que personne ne pouvait inventer à sa place, en ...

Valeur des œuvres d'art (4)

Sur la question des œuvres d'art comme actes de langage, deux choses. 1) Je n'affirme pas que les œuvres d'art soient des actes de langage et seulement des actes de langage, je dis que c'est le point de vue sous lequel je les considère. Les propositions que j'avance à partir de là ne peuvent avoir qu'une valeur heuristique. 2) Quand je considère une œuvre d'art comme un acte de langage, disons un tableau de Manet ou de Matisse, je le fais sans supposer du tout qu'il redoublerait une parole (un discours) qui en serait le prétexte ou le programme. Bien au contraire, je veux dire que la peinture est, dans les deux cas, un langage à part entière, parmi les autres, qu'aucune parole ne peut ni précéder ni traduire. Je peux même ajouter que la peinture n'est pas dans les deux cas le même langage dont useraient les deux artistes, mais que le terme de "peinture" recouvre alors deux langages différents. Ce qui implique l'idée d'une radica...