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C.I.N.É.M.A

Il y a eu trois étapes dans la vie professionnelle d’Armand, dont lui-même a témoigné auprès de nous sans trop de réticences, encore qu’il ne les ait jamais évoquées que de manière allusive. Ce n'était pas son genre de parler de lui. Quand il lui arrivait de le faire, il bredouillait, il s’en excusait au détour de la première phrase, et on souriait de reconnaître en lui un vieil adolescent. Au sommet de son haut corps voûté, son visage penché, imberbe et ridé, était comme celui du Jedi. Durant une première période, il est reporter, façon Rouletabille. Dans la seconde, nous l’avons vu gérant de la station-service du boulevard Soult. Il tient le rôle pendant une quinzaine d'années, jusqu’à la double disparition de Joseph Gaillard et de Jean Biasini, puis en quelques mois le voilà devenu détective privé, ce qui est une façon de renouer avec son expérience de reporter. Mais ce n'est pas tout. Nous pensons que son itinéraire professionnel inclut une quatrième étape qui commence...
Articles récents

Une nano-histoire

“L’histoire est celle d’un pavillon de banlieue, pas celle d’un pavillon dans les dunes, comme chez Robert Louis Stevenson, mais un pavillon de banlieue. Ou, pour être plus précis, d’une rue de banlieue où il y a, dans un cas, un garage fermé derrière son rideau métallique, et dans l’autre, un pavillon un peu délabré, à la façade grise, qu’on aperçoit derrière le portail, avec un bout de jardin mal entretenu où, à votre coup de sonnette, deux molosses accourent en aboyant d’une voix caverneuse. — Il faut préciser encore. — Commençons par la rue. Elle est toute droite, déserte, aucun commerce, pas l’ombre d’un arbre, trottoirs étroits… — Et bien sûr un ciel gris… C’est entendu. Commençons par le garage. — Rien ne le signale de l'extérieur, dans l’alignement de vieux immeubles à la façade lisse, dont certains au moins peuvent être inoccupés, à moins qu’il ne s’agisse de bâtiments industriels. Un garage juste assez large pour une voiture. Celle-ci arrive de Paris, un coup d'averti...

16, boulevard Soult (Paris, 12e)

(Cover Patrick Modiano) Selon lui, selon ce qu’il a raconté et qu’on a cru comprendre, la période “Rouletabille” durant laquelle Armand fait figure de jeune reporter dure une dizaine d'années, après quoi il rencontre un homme qui est propriétaire d’une station-service à Paris, au 16 du boulevard Soult, et qui lui propose d’en prendre la direction. “J'étais fatigué de devoir toujours me déplacer, dit-il. Je m'intéressais à la musique, je jouais du saxophone. J’avais appris tout seul. Je n’avais pas l'idée de me produire en public, je voulais seulement me perfectionner en m'exerçant chez moi. J’achetais des disques et j’achetais des partitions, et je pouvais passer des heures à essayer de reproduire ce que j’entendais sur ma chaîne Hifi ou ce que je voyais écrit sur la partition. J’ai donc quitté le journal. J’ai trouvé à louer un petit logement à deux pas du garage. Il était convenu, entre le propriétaire et moi, qu’il resterait ouvert la nuit. J'étais libre d’em...

Mademoiselle Camille

La période de mon adolescence durant laquelle j’ai fréquenté Cynthia et nos deux camarades n’a pas été très longue. Nous nous connaissions depuis les petites classes de lycée, mais nous avions quinze ans quand nous avons commencé à fréquenter le Canastel et à courir les surprises-parties, et ensuite, quand j’ai eu dix-huit ou dix-neuf ans, j’ai rompu avec eux. Je suis passé dans un autre monde. J’ai changé de galaxie. Et il a fallu cette réunion des anciens élèves du Parc-Impérial pour que je me souvienne. Soudain, l’apparition de Cynthia et des deux acolytes m’a replongé dans un passé lointain que je croyais aboli, et dans les jours et les semaines qui ont suivi, un souvenir troublant m’est revenu en mémoire. Et j’ai voulu le raconter. Jusque là, je n’avais jamais écrit que des critiques de jazz ou quelquefois de films, en fonction des commandes. Je me suis demandé comment Ernest Hemingway ou Truman Capote s’y seraient pris. Je les ai relus, en particulier, pour Capote, La Traversée d...

Les anciens du Parc Impérial

Le personnage que nous découvrons après la mort d’Armand n’est pas tout à fait conforme à celui que nous avons connu. Il faut dire qu’il ne s’était agrégé à notre groupe que tardivement. Cynthia, Axel, Albert et moi sommes niçois. Nous nous sommes connus pendant les années de lycée, ensuite chacun a fait son chemin et nous sommes restés un demi-siècle sans nous soucier de prendre de nouvelles les uns des autres, ce qui ne nous empêchait pas quelquefois d’en avoir. Il a fallu que le hasard nous remette en présence quand nous sommes devenus vieux. Ce fut à l’occasion d’une réunion des anciens élèves du lycée du Parc Impérial, qui s'est tenue à l’hôtel Splendid, sur le boulevard Victor Hugo. Celle-ci était organisée par l’un des nôtres, qui n'était pas le plus sympathique mais qui dirigeait un important cabinet de cardiologie, rue Rossini, et d’abord nous avons mis à profit cette rencontre pour compter les absents, je veux dire les autres anciens élèves dont les noms et les physio...

Derrière la vitre

Quand vous vous montrez aimable avec les infirmières, il y a plus de chances qu'elles se montrent aimables avec vous. Plus attentives, plus serviables. Surtout la nuit. Beaucoup de choses se passent la nuit, bien davantage que pendant le jour, des choses dont Monsieur Daniel se souvient mal. Des personnes inconnues apparaissent soudain, extérieures au service. Elles pénètrent sans bruit dans la chambre où il est seul, elles le réveillent, s’asseyent au bord de son lit, l’entretiennent d’affaires importantes, compliquées, impliquant d’autres personnes qu’il ne connaît pas davantage, elles les décrivent et lui ne sait pas répondre s’il les a vues cette nuit-là, si elles sont entrées dans sa chambre, si elles en sont ressorties par la fenêtre pour aller se perdre dans le parc. Ou si, non, il n’est venu personne et bientôt il se rendort. Maintenant il fait jour. Monsieur Daniel ne saurait pas dire quelle heure il est, si c’est le matin ou l’après-midi mais il se sent étonnement dispos...

Alias Agathe Bonitzer

Albert parle de scènes auxquelles il a assisté, d'aventures qu'il a vécues, de voyages qu'il a faits, de lieux qu'il a visités et même qu'il aurait habités pendant d'assez longues périodes, dont il sait pourtant qu'ils n'ont aucune place dans la réalité des choses, dans le cours de sa vie. Et comme, dit-il, il n'est pas homme à croire aux vies antérieures, à la métempsycose, il en reste là, il n'en dit pas davantage, alors que nous sommes tous les trois debout devant le banc du boulevard de Cessole où Cynthia est assise. Il est à peine cinq heures du soir et la nuit tombe déjà, elle nous enveloppe. Puis, comme nous nous éloignons, Albert et moi, comme nous quittons les autres, il me dit aussi: — Et pourtant, la précision du bruit de cette pluie qui tombait sur le jardin, devant la façade du monastère, qui s'écoulait par les gouttières, au plus haut de la montagne, et le tintement de cette cloche…  À quoi je lui réponds sans le voir (nous marc...