Accéder au contenu principal

La Dominante

J’en sais un peu plus sur Karim. Il est serveur à la brasserie La Dominante. J’aurais dû m’en douter. La brasserie La Dominante a été un endroit bien connu des amateurs de foot, parce qu’elle se situe au bas du boulevard Gorbella et que le stade historique de la ville était tout au haut. À peine un kilomètre les séparait, qu’on parcourait à pied. On s’y attardait avant le match et on s’y arrêtait après, en redescendant vers le centre-ville où la famille vous attendait.

On avait un peu bu et on allait en chantant dans le soir qui tombait, puis au retour dans la nuit complète qui rendait les silhouettes encore plus incertaines. On était tout au sommet de la ville, déjà dans la campagne, avec de grands immeubles construits ça et là pour coloniser cette campagne, ceux qui avaient accueilli les pieds-noirs après leur retour d’Algérie, et la brasserie La Dominante était le lieu éclairé et confortable qu’on ne se serait pas attendu à trouver dans un pareil faubourg, aussi bien éclairé et confortable qu'une brasserie du centre-ville.

François Rostagni, le propriétaire d’alors, gagnait tout l’argent qu’il voulait. Et avec l’argent qu’il gagnait, il pouvait engager parfois des musiciens. C’étaient des bals qu’il organisait, certains soirs, sur les places du quartier, ou juste trois musiciens qui se produisaient sur la terrasse. Il organisait aussi des tournois de sixtes que les plus jeunes disputaient sur un terrain qui se trouvait plus haut sur l’avenue Cyrille Besset, en direction de Cessole et de la place de l’Horloge. Il leur offrait les maillots aux couleurs du Cavigal ou de l’OGC Nice. Des goûters après les matchs, des prix pour les vainqueurs.

Puis cette belle époque s'était finie quand un autre stade, de proportions pharaoniques, avait été construit très loin de là, sur la plaine du Var, tout à fait à l’extérieur de la ville, et La Dominante avait ainsi perdu une bonne partie de sa clientèle. Mais elle n’en restait pas moins un établissement fréquenté par les gens du coin, et puis François Rostagni avait eu le temps d’assurer ses arrières. Il était devenu propriétaire d’une bonne partie du fier immeuble qui se dressait au-dessus de la brasserie, et d’autres appartements encore du côté de la gare.

Frédéric Rostagni avait repris l’affaire après la mort de son père, et il n'était pas un acharné commerçant ni un acharné travailleur comme l’avait été son père. C'était un homme fin et élégant qui ne prétendait à rien qu’à profiter de la vie. Et qui aimait le jazz qu’il avait appris à écouter et même à jouer un peu, à la batterie, avec certains musiciens invités par son père.

Il avait grandi derrière le comptoir, il avait habité dans l’immeuble. À présent, il préférait habiter dans une résidence luxueuse située sur la Basse Corniche, avec une terrasse sur la mer. Et il ne faisait plus, à La Dominante, que de brèves apparitions quotidiennes.

Son mode de vie supposait qu’il fît confiance à un petit nombres d’employés choisis sur le volet, qu’il traitait bien, et je ne sais pas dans quelles circonstances il s'était pris d'affection pour Karim, qui n'était qu’un jeune serveur, sans aucune expérience, mais dont il savait que, chaque soir, il pouvait faire la fermeture en composant avec les derniers ivrognes qui ne voulaient plus partir.

Karim était le seul employé qu’il invitait parfois chez lui, certains dimanches après-midi, quand sa femme et leur fille étaient occupées ailleurs. Il lui montrait les derniers meubles qu’il avait choisis pour son décor, tous d’un design ultra-moderne, étincelants derrière les baies vitrées de la terrasse, il lui faisait écouter du jazz et ils finissaient par une partie d’échecs. Et pour lui faciliter la vie, et pour que le jeune homme pût au mieux assurer sa mission, il lui avait offert d’habiter deux étages au-dessus de la brasserie, dans un studio dont il était propriétaire et pour lequel il lui faisait payer un loyer dérisoire. Raison pour laquelle Karim n’habitait plus chez sa grand-mère, sur le boulevard Stalingrad.


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'école de la langue

L'être parlant est soumis à l’ordre de la langue . Il l’est depuis son plus jeune âge et jusqu'à son dernier souffle. Et il l’est quel que soit son milieu social, son niveau de culture et son désir éventuel de “faire péter les règles”. À l’intérieur de cet ordre, il trouve sa liberté mais il n’est pas libre de s’en affranchir. Pour autant, s’il y est soumis depuis toujours, ce n’est pas depuis toujours qu’il en a conscience. Le petit enfant parle comme il respire, ce qui signifie que la langue qu’il parle et qu’il entend est pour lui un élément naturel, au même titre que l’air. Et il parle aussi comme il bouge ses bras et ses jambes, ce qui signifie qu’il a le sentiment que cette langue lui appartient aussi bien que son corps. Et il reste dans cette douce illusion jusqu'au moment de sa rencontre avec l'écrit. L'école a pour mission de ménager cette rencontre et de la nourrir. Les personnes qui nous gouvernent, et qui souvent sont fort instruites, peuvent décider que...

Projections du Grand Meaulnes

Augustin Meaulnes s’enfuit de l’école du village de Saint-Agathe en Sologne, où il est pensionnaire, au chapitre 4 de la première partie du roman. Nous sommes alors en décembre, quelques jours avant Noël. Et il y est de retour quatre jours plus tard, au chapitre 6 de la même partie. D’abord, il ne dit rien de son escapade. Puis, une nuit, vers le 15 février, il en fait le récit à son camarade François Seurel, le narrateur, qui est le fils du couple d’instituteurs. Et c’est ce récit que François nous rapporte, remplissant avec lui les 10 chapitres (8 à 17) qui suivent, et à l’issue desquels se clôt la première partie. Au début de ce récit (1.8), François prend soin de déclarer que son ami ne lui a pas raconté cette nuit-là tout ce qu’il lui était arrivé sur la route, mais qu’il y est revenu maintes fois par la suite. Et cette précaution me paraît de la plus haute importance, car elle est un indice. Elle s’ajoute pour donner une apparence de crédibilité à un récit qui par lui-même est in...

Valeur des œuvres d'art

En quoi consiste la valeur d'une œuvre d'art? Pour répondre à cette question, je propose le schéma suivant qui distingue 3 points de vue différents: V1 - Valeur d'usage V2 - Valeur de témoignage V3 - Valeur de modèle V1 - Valeur d'usage . Elle tient à l'usage que l'amateur peut faire de l'œuvre dans l'ignorance, ou sans considération de la personne qui l'a produite, ni des conditions dans lesquelles elle l'a fait. Cet usage peut être hasardeux, très occasionnel, mais il peut être aussi très assidu et, dans les deux cas, provoquer de puissantes émotions. Ainsi, pour des raisons intimes, une simple chanson peut occuper une place importante dans notre vie, sans que, pour autant, nous nous soucions de savoir qui en a écrit les paroles ni composé la musique. Cette valeur d'usage est très subjective. Elle tient exclusivement à la sensibilité du récepteur (celle qu'il montre aux thèmes, au climat, au genre illustrés par l'artiste), ainsi qu...