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Le lavoir, 3

Non seulement je ne suis plus retourné au Per Lei Caffè de tout l'été, mais je ne me suis plus approché de la place Garibaldi ni du quartier du port. Le lavoir et les deux hommes rencontrés dans la cave n’en ont pas moins continué d’occuper le sommeil de mes nuits. J’ai rêvé d'eux et ces rêves étaient toujours des cauchemars.
Dans l’un, j’entendais le bruit de l’eau. Je songeais à une inondation. Il fallait que je me sois endormi en laissant ouvert le robinet de ma baignoire, et celle-ci maintenant débordait. Elle débordait depuis des heures, à bas bruit, dans le noir.
L’eau avait d’abord formé une flaque sur le sol de ma salle de bain, puis cette flaque avait grandi, elle s'était étendue. L’eau s'était glissée, telle un animal, sous les portes du couloir, et bientôt elle avait atteint l’unique pièce qui me sert tout à la fois de bibliothèque, de cuisine et de chambre; et voilà qu'à présent elle était sous mon lit. Alors, toujours dans mon rêve, il fallait que je me réveille, que j’aille de toute urgence fermer le robinet de la baignoire, ce qui supposait tout d’abord que je sorte de mon lit.
J'étais pris d’une torpeur, ou peut-être d’une crainte qui me paralysait. Je gardais les yeux grand ouverts dans l’obscurité de la chambre. Mon crâne pesait sur le coussin comme si j’eusse été mort. Mes jambes et mes bras refusaient de bouger, de sortir de mes draps. Je m’y efforçais. Lentement, à grand peine, je parvenais à les mouvoir. Je m’asseyais dans mon lit. Je faisais pendre mes pieds. J’attendais de ressentir le contact de l’eau, la vibration soyeuse de l’eau dans le noir, et enfin je la touchais, elle était tiède et j’y enfonçais mes pieds, bien décidé maintenant à me lever, à surmonter l’épreuve qui n'était rien d’autre qu’un simple accident domestique, voulais-je croire. Bien décidé à me comporter enfin comme il convient de faire à un garçon de mon âge jouissant d’un esprit clair et de toute sa santé. Mais voilà que mes pieds s'enfonçaient dans l’eau jusqu’aux chevilles, bientôt jusqu’aux genoux, bientôt jusqu’aux cuisses, sans rencontrer le sol. Alors, je repliais mes jambes, je ramenais mes pieds, je les posais, mouillés, dégoulinants, sur le bord de mon lit comme je l'aurais fait dans le sable, sur le bord d’une rivière, à l’heure où le soleil descend derrière les hauts peupliers, où des nuages glissent trop vite, comme des rochers, faisant se balancer les cimes des arbres, mais nous n’en étions pas là, et je prenais conscience avec effarement du sort qui m’attendait.
J'étais prisonnier. L’eau montait et monterait encore, lentement, inexorablement, en silence, dans le noir, jusqu'à me noyer.
Un autre rêve voulait que je me trouve dans la cave, en compagnie des deux hommes, et, tandis qu’ils me parlaient, je me penchais sur l’eau sombre du lavoir. Et dans la profondeur de l’eau, je voyais transparaître des formes blanches dans lesquelles je croyais reconnaître d’abord des méduses de tailles considérables. Elles se déplaçaient par à-coups comme des fantômes qui respirent. En un instant, je les voyais se transformer en sirènes, et j’en aurais souri, mais l’instant d’après, leurs visages devenaient horribles, grimaçants; elles hurlaient sans voix dans le silence de l’eau; et soudain, de leurs chevelures, s'échappaient de longues mèches comme des tentacules ou des lassos, qui perçaient la surface et déroulaient leurs volutes dans l’air à la rencontre de ma tête de nigaud, de ma pauvre tête d’incorrigible naïf et curieux, penchée sur elles. Et il fallait que les deux hommes, d’un mouvement brusque, m’agrippant chacun par un bras, me tirent en arrière, pour que j'échappe aux nœuds qui menaçaient de m'étrangler et de me faire basculer dans la profondeur glauque où des bouches odieuses montraient leurs dents.
Dans un troisième rêve, je rentrais chez moi assez tard dans la nuit et les deux hommes se trouvaient là à m’attendre. Le plus vieux était assis dans mon fauteuil, le plus jeune debout devant lui, la tête inclinée, les mains dans les poches de sa veste. Ils avaient allumé une lampe de bureau qui les éclairait à peine, avec derrière eux les hauts rayonnages de ma bibliothèque. Le plus vieux tournait la tête vers moi, sans se lever, et il disait:
— Nous vous attendions, cher Monsieur. Je crois que nous vous devons quelques explications. Vous les aurez enfin! 
Et je restais figé sur le seuil, en me demandant par quel stratagème maléfique ils avaient pu passer ma porte, que j’avais trouvée fermée à double tour, l’instant d’avant comme toutes les autres nuits, mais sans qu'un traître mot ne vienne à ma bouche pour les interroger. Et le plus vieux égrenait déjà son récit en phrases longues et compliquées, assorties de toutes les marques de respect, de déférence à l'égard du “célèbre collectionneur de livres anciens”, à moins que ce ne fût plutôt du “spécialiste du cinéma underground des années 1950-1970 à New York” que j'étais selon lui, cela en formules désuètes que je n’écoutais pas. Mes oreilles bourdonnaient et je restais muet en tentant d’imaginer comment je pourrais me débarrasser d’eux maintenant qu’ils étaient dans la place. Par quel moyen — peut-être avec un balai, peut-être avec un pulvérisateur de Fly-Tox, peut-être plus simplement encore en allumant mon plafonnier — je viendrais à bout de les faire partir.


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